Grande interview : « Ce refus de vous ouvrir qui va provoquer la mort de la chefferie traditionnelle ».

Publié le 31 Déc 2017 par Augustin Roger MOMOKANA

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Chili Abdou est administrateur civil et Sous-préfet en poste à Santchou. Notre journal lui  a prêté sa voix pour parler de quelques sujets préoccupants dont, entre autres,  l’appel lancé par l’Etat aux chefferies traditionnelles de s’ouvrir à la modernité, la préservation de la réserve de faune de Santchou.

Dites-moi Monsieur le Sous-préfet, quelle différence y a-t-il entre une visite officielle et une visite d’Etat ?

La visite d’Etat est caractérisée par sa solennité.  Elle est au-dessus de la visite officielle et implique des charges aux deux Etats : l’Etat hôte et l’Etat qui reçoit. Mais ce que je voudrais dire, c’est qu’on ne peut pas parler d’une visite d’Etat  en ce qui concerne une personnalité autre qu’un chef d’Etat. La visite d’Etat se passe entre deux Etat, comme son nom l’indique.  Et parce qu’elle se passe entre les Etat elle engage les président de la République, c’est-à-dire ces personnalités qui ont la fonction de représentation de l’unité politique qui est l’Etat caractérisée par la souveraineté. Par contre, la visite officielle concerne les services. Elle peut concerner une unité administrative.

Un chef traditionnel se rend en France, par exemple,  pour rencontrer sa communauté. Peut-on qualifier cela  de visite officielle ?

Visite officielle si c’est déclarée et autorisée par l’Etat camerounais. Mais qui va-t-il rencontrer en France ? Pour qu’une visite soit déclarée officielle il faut donc qu’elle soit déclarée, enregistrée et autorisée par l’Etat. Si un chef traditionnel sort en catimini pour se rendre dans un pays à l’effet de rencontrer ses sujets on ne peut pas parler d’une visite officielle. Pour que ce soit officiel il faut que ça soit comme le couronnement d’une procédure sanctionnée par l’accord de ceux qui ont la charge du territoire du départ et ainsi que du territoire d’arrivée. Toutefois, peut-être que localement on peut adapter le langage pour accompagner cela d’une certaine solennité. Mais s’il s’agit d’une perception légale des choses il faut que ça implique les autorités étatiques.

Les chefferies traditionnelles dans le processus de la préservation et de la consolidation de l’unité nationale. Qu’est-ce que cela vous suggère comme réflexion ?

Si on a formulé ce thème, ça veut dire qu’il y a problème quelque part.  Et parce qu’il y a un problème, le thème est interpellatif. C’est un thème qui appelle les chefferies traditionnelles à plus d’ouverture, par rapport à la modernité, par rapport à la nécessité d’acceptation de tous les fils du Cameroun. Vous savez que la chefferie traditionnelle, du point de vue ethnographique, du point de vue sociologique ou anthropologique se définit comme une entité close caractérisée par les replis identitaires parce que fondée uniquement sur des cultures. Prenons un exemple claire pour nous faire comprendre : vous savez que ici à l’Ouest les chefferies traditionnelles s’organisent essentiellement autour des sociétés sécrètes. Qui dit sociétés secrètes dit quelque chose connue uniquement par les autochtones ou quelque chose fermée à celui qui arrive. Vue sous cet angle la chefferie traditionnelle ne peut pas favoriser l’intégration nationale. A travers ce thème on interpelle les chefferies traditionnelles à s’ouvrir à l’extérieur.

A ce niveau les chefs traditionnels vous demanderont comment s’ouvrir sans écorcher leur personnalité ?

Comment s’ouvrir sans écorcher sa personnalité ? Vous savez, le monde devient le monde planétaire. Qui que vous soyez vous devez vous ouvrir. C’est ce refus de vous ouvrir qui va provoquer votre mort. Entendez par l’ouverture l’effort d’adaptation pour accepter celui qui arrive et que je ne peux pas appeler étranger comme cela se dit. Dans l’effort de l’intégration nationale je n’aime pas parler d’étranger. Un étranger c’est quelqu’un qui vient d’un Etat autre.  Lorsque quelqu’un est camerounais ont doit dire qu’il vient d’ailleurs ou de quelque part et ne pas l’appeler étranger.

Comment s’ouvrir sans porter atteinte à sa personnalité, sans s’autodétruire ? C’est très simple. Il y a une possibilité d’opérationnaliser les modes d’ouverture. Par exemple quand les enfants d’une tribu autre s’installent dans une chefferie pour faire les affaires, pour participer au développement de la localité on ne doit pas leur faire ombrage. J’ai vu dans une localité un très grand opérateur économique qui était venu pour créer une entreprise  capitaliste, mais les gens se sont organisés pour le chasser disant qu’il vient prendre leurs terres.  Est-ce que en l’acceptant là-bas ça devait perturber la personnalité de cette chefferie ? Je dis non.

Ne pensez-vous pas que cette ouverture dont on parle a pour principal adversaire l’entourage du chef, c’est-à-dire ceux qui sont là pour aider le chef à définir la politique de son village ?

Quelqu’un a parlé de la nécessité de formater la chefferie traditionnelle. Formater veut dire introduire dans la chefferie une sorte de logicielle qui peut amener à accepter l’autre, à accepter celui qui vient d’ailleurs et qui s’installe pour participer à la vie de la chefferie. Vous savez, si on a régularisé  la chefferie traditionnelle, c’est pour qu’elle s’ouvre : sinon la chefferie traditionnelle dans son essence se définissait en s’opposant aux autres. D’où les guerres qu’on a connues dans le passé entre les chefferies traditionnelles. Il n’y avait de diplomatie  en tant que telle. Chaque chefferie traditionnelle avait pour ambition de détruire le  voisin pour s’imposer, pour s’agrandir. Ce ne doit plus être le cas maintenant.  D’où la nécessité de parler d’un rôle nouveau. Leurs relations ne doivent plus être régies par les conflits, Avec l’ancien principe il ne pouvait pas avoir la notion d’intégration nationale. Certain se trompe en croyant que quand vous prenez quelqu’un d’ailleurs pour en faire votre notable c’est une manière de l’intégrer. Moi je vois plutôt le contraire. Il s’agit plutôt d’une manière de le consommer, de le faire disparaître dans ce qu’il apporte pour renaître dans ce qu’il doit être, c’est-à-dire devenir un sujet de la nouvelle chefferie.

L’intégration suppose que vous acceptez l’autre avec les éléments qui lui appartient. Il faut qu’il vive chez vous en s’exprimant, en se manifestant dans les éléments qui lui appartiennent. L’intégration veut dire que vous l’acceptez tel qu’il est et il vous acceptez tel que vous êtes, bien sûr avec des efforts d’adaptation pour que ce qui est ici soit retenu et ce qui est bien là-bas soit retenu.

Chutons sur la gestion de la réserve de faune de Santchou où vous voulez absolument que les gens qui s’y sont installés partent. Vous vous adressez aux autochtones ou aux allogènes ?

Ce que nous faisons c’est la protection d’un domaine privé de l’Etat. Pour moi la notion d’autochtone ou allogène, c’est pareille. La réserve de faune de Santchou c’est un domaine privé de l’Etat. Quand je demande à quelqu’un de quitter je ne veux pas savoir s’il est de l’Extrême-Nord, du Sud ou de France. Pour moi, la réserve doit être protégée et tout le monde doit partir de là. Parler d’autochtone ou d’allogène, c’est un piège.

Mais les gens vous disent depuis qu’ils y sont nés et que c’est l’Etat qui est venu faire de leurs terres une réserve de faune. Vous leurs répondez quoi ?

Mais ceux qui disent qu’ils sont nés là-bas veulent dire qu’ils sont nés au Cameroun, je crois.  Ils ne veulent pas dire qu’ils sont nés dans la réserve. Et puis, si vous naissez dans une voiture vous allez dire que vous allez vivre éternellement dans la voiture ? Vous portez une femme vers l’hôpital et en route elle accouche. Vous allez faire de la route son domicile ?

Est-ce que au jour d’aujourd’hui la situation est en voie d’être stabilisée ?

La situation se stabilise. Je voudrais le relever pour m’en féliciter. Ça se stabilise en ce sens que les gens commencent à se tasser. Il y a des gens qui ont saisi la plus haute autorité, voire la plus haute autorité de l’Etat pour dire que nous étions entrain d’exagérer en demandant aux gens de quitter. Mais pour nous, nous ne faisons que faire notre travail. Et notre travail et notre devoir s’inscrivent dans le cadre de la loi. Nous ne faisons rien de sentimental.

Je vous remercie pour votre aimable disponibilité.

C’est moi qui vous remercie.

Propos recueillis par Momokana Augustin Roger

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