LES IMPLICATIONS POLITICO-DIPLOMATIQUES DE LA SUSPENSION DU CAMEROUN DE L’AGOA.

Publié le 02 Déc 2019 par Augustin Roger MOMOKANA

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Entrant en vigueur en janvier 2020, le Cameroun ne sera plus bénéficiaire de l’AGOA, l’African Growth and Opportunity Act, la loi sur la croissance et les opportunités en Afrique. Cette décision prise par le président des États-Unis apparaît comme une sanction politique et constitue un puissant avertissement pour le régime de Biya. Cette sanction va au-delà des échanges commerciaux et des investissements entre les deux pays. Pour être plus précis, cela signifie que le Cameroun ne bénéficiera plus d’un accès commercial d’environ 6 000 produits en franchise de droits sur les marchés américains et n’aura plus un accès facile au crédit et à l’expertise technique des États-Unis.

Il est important de noter que pour pouvoir prétendre et rester éligible à l’AGOA, les pays africains doivent œuvrer à l’amélioration de l’Etat de droit, des droits de l’homme et du respect des normes fondamentales du travail. En conséquence, la détérioration de la situation des droits de l’homme au Cameroun, qui a suscité beaucoup d’inquiétude de la part de la communauté internationale et a rendu la tâche difficile pour le Cameroun de pourvoir défendre son admissibilité en tant que bénéficiaire de l’AGOA. C’est pour cette raison que les États-Unis, par le truchement, des pouvoirs exécutif et législatif, ont régulièrement mis en garde le gouvernement camerounais d’améliorer son bilan en matière de droits de l’homme et d’engager un dialogue inclusif afin de trouver pacifiquement un moyen de sortir du conflit violent qui se poursuit dans les régions anglophones. Malheureusement, le régime de Biya a toujours été intransigeant en suivant sa propre voie à travers l’utilisation de l’armée pour mettre fin au conflit. Cependant, cela n’a jusqu’à présent porté aucun fruit remarquable. Par conséquent, cette sanction n’est pas une surprise.

De manière générale, dans les relations internationales, les accords et partenariats entre États sont le plus souvent guidés par des intérêts suivis de certaines conditionnalités, particulièrement pour la partie bénéficiaire. Si les Etats-Unis réagissent de la sorte, c’est que le régime de Biya ne semble pas protéger ses intérêts dans la sous-région. En outre, le Cameroun ne remplit pas les conditions d’éligibilité à l’AGOA, à savoir le respect de l’Etat de droit et des droits de l’homme. Il est regrettable que de nombreux Camerounais, en particulier le gouvernement camerounais, semblent oublier que pendant la guerre contre l’organisation terroriste, Boko Haram, dans le nord du pays, le Cameroun et les États-Unis ont noué des liens étroits. La superpuissance a volontairement assisté l’armée camerounaise en lui fournissant un soutien technique, matériel et financier et a même déployé 300 soldats américains au nord du Cameroun pour combattre Boko Haram.

Au cours de cette guerre, les Camerounais ont non seulement mobilisé un soutien important derrière l’armée camerounaise, mais la communauté internationale a également fortement aidé le Cameroun dans sa lutte contre l’organisation extrémiste. C’était une contribution immense à l’armée qui leur a permis de réduire la menace de cette secte islamique sur son territoire. Cependant, ce n’est pas le cas de la crise anglophone, car la société civile camerounaise et la communauté internationale la perçoivent comme une crise politique qui ne nécessite pas une intervention militaire. L’entêtement persistant du régime de Biya n’a pas seulement aggravé la situation dans les régions anglophones du Cameroun, mais a également fait perdre au Cameroun des partenaires essentiels sur la scène internationale alors qu’il a clairement besoin de leur soutien surtout maintenant.

PAS VRAIMENT UNE SANCTION ÉCONOMIQUE

Bien que cette sanction semble viser l’économie camerounaise, elle semble toutefois plus politique, car certaines conditions doivent être remplies par les pays pour pouvoir bénéficier de l’AGOA. Les conditions sont plus ou moins politiques. Le bilan des droits de l’homme en est certainement une. Il est important de noter que les citoyens sont les principaux bénéficiaires des droits de l’homme, car ils sont ceux qui souffrent de la violation flagrante de ces droits par leur gouvernement illégitime. De plus, le débat qui a conduit à l’adoption de l’AGOA au Congrès américain en 2000 portait sur la question de savoir est ce que c’est l’aide publique ou le commerce qui pourrait mieux faire progresser le développement des pays africains ? Le bilan de l’aide publique aux pays africains pendant près de quatre décennies a été pour le moins désastreux et il semble avoir favorisé la corruption sur le continent. Selon Honest Account 2017, l’Afrique reçoit environ 161,6 milliards USD, principalement sous forme d’aide et de prêts, mais perd environ 203 milliards USD de paiements de dette et de flux financiers illicites. C’est pour cette raison que le commerce a été encouragé au Congrès américain au détriment de l’aide.

En conséquence, l’AGOA est devenu un partenariat commercial qui encouragera les pays africains à mettre en œuvre des réformes politiques et économiques leur permettant de bénéficier du marché américain de plus de 200 millions de personnes en franchise de droits. C’est à cause de cette politique que certains pays africains comme l’Afrique du Sud, le Kenya, la Tanzanie et le Rwanda, en raison de la croissance de leur industrie textile, ont énormément bénéficié de l’AGOA, même si beaucoup reste à faire par les pays africains. Sur le plan économique, le commerce offre des possibilités à court et à long terme d’améliorer l’efficacité économique et d’accroître les revenus. Sur le plan politique, le commerce peut également aider à renforcer les réformes intérieures et à renforcer la stabilité et la paix.

Malheureusement, le Cameroun, qui n’a connu aucune réforme politique et économique depuis des décennies, n’a pas été en mesure de tirer partie des opportunités offertes par l’AGOA. La Banque mondiale, observant cette faiblesse de l’économie camerounaise pour tirer profit des opportunités telles que l’AGOA, a lancé le Cameroon Business Forum, qui visait à stimuler le secteur privé et à améliorer le climat des affaires au Cameroun. Après 10 éditions organisées depuis 2008, le gouvernement n’a pas été en mesure de mettre en œuvre les différentes recommandations et il n’est pas étonnant de voir le Cameroun toujours en arrière dans le classement Doing Business de la Banque mondiale. Cette année, le Cameroun a perdu une place et se classe maintenant 167ème sur 190 contre 163ème en 2017. Parallèlement, depuis 2010, le Rwanda est passé de la 143ème à la 29ème position, tandis que le Kenya occupe le 60ème rang du classement. Il ne fait aucun doute que cela s’est traduit par une accélération de leur développement. En conclusion, en raison de la faiblesse de nos politiques économiques, les citoyens camerounais n’ont pas pu bénéficier des avantages qu’offre l’AGOA. Donc, même si le Cameroun devait rester, cela ne servirait à rien.

LES CONSÉQUENCES DES SANCTIONS DE L’AGOA

À la lumière de cette sanction, si la situation des droits de l’homme au Cameroun continue de se dégrader, de nouvelles sanctions pourraient être imposées non seulement par les États-Unis, mais également par d’autres pays occidentaux et institutions internationales. Les États-Unis sont une superpuissance militaire et économique qui exerce une grande influence sur de nombreux pays et organisations internationales. N’oublions pas que le Cameroun assiste à une grave crise humanitaire affectant les pays de la sous-région qui attire souvent une attention massive et une mobilisation internationale pour apporter une solution à la crise. Les États-Unis sont également l’un des plus puissants membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. N’oublions pas que c’est à cause de l’influence de cette superpuissance qu’une réunion informelle au Conseil de sécurité s’est tenue le 13 mai 2019 afin d’apporter une solution à la crise humanitaire alarmante au Cameroun. Par conséquent, le cas du Cameroun pourrait être inscrit à l’ordre du jour du Conseil de sécurité, ce qui ne sera évidemment pas une bonne nouvelle pour le régime de Biya. C’est aussi la deuxième sanction prononcée par les États-Unis après leur suspension de l’assistance militaire au Cameroun, évaluée à 17 millions de dollars américains, en février 2019. La raison en est restée la même, une violation flagrante des droits de l’homme par l’armée camerounaise.

Wanah Immanuel Bumakor, Spécialiste des études de la paix et de la gestion des conflits